Infirmiers de rue : le nombre de sans abri a augmenté

Koen Van den Broeck, porte-parole d'Infirmiers de Rue nous explique comment  l'asbl et les personnes de terrain vivent actuellement la crise sanitaire et quelles sont les perspectives à moyen terme.

 

Comment la crise sanitaire a-t-elle été vécue chez Infirmiers de rue ?  Comment rebondit l’association ?

On s’est adapté à la situation. Zoom, Google Hangout, ont été sur-sollicités en ces temps de distanciation sociale mais ces logiciels ne garantissent pas la protection de vie privée. On voudrait mettre en place une plateforme d’échanges qui respecte la vie privée. Au-delà de ce souci technique et juridique, les équipes médicales de terrain se sont évidemment mises au diapason avec les masques et les gants. Nous nous sommes très rapidement adaptés aux mesures exigées par cette crise sanitaire, notre personnel de terrain fait partie des équipes médicales de première ligne.

Est-ce que vous avez perçu une incidence de la crise sur les dons des particuliers et des entreprises ? 

On peut dire que le public a été assez solidaire. Infirmiers de Rue a pu compter sur des offres de masques, de gels et de nourriture. Nos donateurs ont vraiment été réactifs.

Au niveau financier et avec un peu de recul maintenant, on pense pouvoir couvrir les frais supplémentaires engendrés par la crise sanitaire.  Nos appels ont bien fonctionné. Notre crainte s’oriente plutôt vers la deuxième partie de l’année 2020 et l’année 2021 où l’impact de la crise sanitaire va se muer en crise économique probablement très sérieuse. Si les donateurs des associations ont sans doute moins de difficultés financières que les publics que nous touchons avec nos actions, nous pensons que dès que les appels aux aides ponctuelles seront terminés, les donateurs vont moins réagir et observer ce qui se passe.

Les frais supplémentaires pour Infirmiers de rue s’élèvent à 20 000 euros. La Fondation Roi Baudouin nous a très rapidement soutenu pour couvrir l’achat de nourriture, de matériel de protection. Il faut dire que les événements qui nous permettaient de récolter des fonds ont été annulés du jour au lendemain ce qui a entraîné une perte dans les rentrées financières alors que nos charges de personnels ont été augmentées puisque de nouveaux collaborateurs sont arrivés chez Infirmiers de Rue. En résumé, la solidarité du public à notre cause mais aussi en général était tout de même assez bonne. 

Est-ce que la crise sanitaire a créé de nouveaux besoins ? Est-ce que les mesures prises vous ont fait réfléchir à de nouvelles manières / canaux / publics pour mener à bien votre mission ? 

En vitesse de croisière, nos équipes en rue travaillent avec 25 personnes sans abri simultanément de telle manière à ce que chacune de ces personnes soit suivie et sortie de la rue. Si nous réussissons et qu’une personne sans abri sort de la rue, une nouvelle place se libère pour une intervention à long terme. Durant la crise, la population des sans abri s’est multipliée. Notre périmètre d’action (essentiellement au centre-ville et aux alentours des gares) s’est étendu : nous avons élargi nos parcours de maraude et avons découvert d’autres publics sans abri dans d’autres quartiers. Il faut savoir que lors de la conception des plans de confinement, les autorités n’ont absolument pas tenu compte des sans abri : oubliés !

Infirmiers de rue choisit de suivre à long terme  les cas les plus vulnérables (ceux qui sont le plus longtemps en rue, qui accumulent plusieurs problématiques…). Avec la crise sanitaire, nous avons approché un public nouveau qui n’était plus soutenu par leur réseau habituel, confiné. Une partie des personnes sans abri ont été momentanément retirées de la rue pour être hébergées dans des hôtels en attendant le déconfinement: la crise sanitaire a permis de les confiner temporairement dans des hôtels.  Nos équipes sont donc entrées en contact avec des publics qui étaient nouveaux pour nous:  présentant moins de problèmes d’assuétude ou de souci de santé mentale. Nous nous en sommes occupé de manière intérimaire mais nous nous replierons ensuite sur nos populations.  Le 1er juillet, les sans abri vont à nouveau se retrouver en rue, mais au niveau de la rue, il y a des personnes qui sont arrivés en rue à cause de la crise économique (pertes de revenus, souci économique, perte de clientèle pour des publics tels que les prostituées). Tous le secteur s’interroge sur ce qui va se passer : est-ce que les nouveaux arrivés dans la rue pourront réintégrer leur réseau habituel, se raccrocher à leur circuit ? L’idée actuelle est de prolonger le plan hiver jusqu’en mars 2021 afin de garder les personnes hébergées plutôt qu’à la rue.

Au niveau des financement, pour stabiliser nos rentrées et revenus, nous avions  lancé il y a deux ans le recrutement de sympathisants en rue.  Ce canal commence à rapporter des fonds actuellement. Cependant, on craint qu’avec la crise économique qui se profile que des domiciliations de dons ne soient pas renouvelées. 

De manière générale, Infirmiers de rue a profité de la vague de solidarité qui s’est manifestée vers le réseau soignant. Sans doute que d’autres causes souffrent plus… Le sans abrisme a été exposé dans les médias dans la mesure où en début de confinement, les sans abri étaient les seuls qui étaient encore dans la rue, les médias en ont donc beaucoup parlé. 

Une crainte particulière ? 

La seconde moitié de l’année 2020 nous inquiète pour les publics sans abri et aussi pour la récolte de fonds. En 2019, le gala des solidarités nous avait permis de récolter 15.000 euros. Est-ce que le public va pouvoir assister à un événement aussi grand en 2020 ? Pas sûr et il faudra donc trouver d’autres ressources.